La Table d'émeraude n'a jamais existé comme objet
Vingt lignes, la formule la plus citée de l'alchimie, et un support matériel dont aucune source ancienne ne parle.
« Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut. » La phrase est probablement la plus reproduite de toute la littérature ésotérique occidentale. Elle vient d'un texte d'une vingtaine de lignes attribué à Hermès Trismégiste et connu sous le nom de Table d'émeraude. Il vaut la peine de suivre ce texte à rebours.
La plus ancienne trace
Le texte apparaît en arabe, inséré dans le Kitāb sirr al-khalīqa, le Livre du secret de la création, attribué à Balinas — c'est-à-dire au pseudo-Apollonios de Tyane. La datation la plus couramment admise situe cette compilation entre le VIe et le IXe siècle.
Le récit d'encadrement y raconte comment Balinas descend dans une crypte et y trouve, sous une statue d'Hermès, une tablette tenue entre les mains du sage. Ce récit est un procédé littéraire répandu : le manuscrit trouvé dans un tombeau garantit l'antiquité de ce qu'on va lire. Le dossier de ce fonds sur les grimoires « copiés d'un original perdu » décrit le même dispositif appliqué à des dizaines de textes.
Ce qui manque
Aucune source antique grecque ou latine ne mentionne cette tablette. Aucun auteur n'en décrit l'objet, aucun inventaire ne la situe, aucun témoin ne prétend l'avoir vue. Elle apparaît d'emblée comme un texte, à l'intérieur d'un autre texte, avec son histoire de découverte incorporée.
Les légendes ultérieures — la tablette d'émeraude véritable, gravée par Hermès, retrouvée par Sarah dans la tombe d'Abraham ou par Alexandre — sont toutes postérieures au texte arabe, et se contredisent entre elles. Elles constituent une postérité, pas une attestation.
L'entrée en Occident
La Tabula smaragdina latine circule à partir du XIIe siècle, souvent glissée dans le Secretum secretorum, autre pseudépigraphe attribué à Aristote et l'un des livres les plus copiés du Moyen Âge. Elle devient le texte de référence de l'alchimie latine : Roger Bacon la commente, Albert le Grand la cite, et à la Renaissance on l'imprime en tête des recueils.
Newton en a laissé une traduction anglaise autographe, conservée parmi les manuscrits que ce fonds signale dans sa rubrique d'archives.
Ce que cela change, et ce que cela ne change pas
Que l'objet n'ait pas existé ne retire rien au texte. Il est réel, il est daté, il a été lu et commenté pendant mille ans, et sa formule condense une doctrine — celle des correspondances entre microcosme et macrocosme — qui a organisé une part considérable de la pensée européenne.
Ce qui change, c'est le statut de l'argument d'autorité. Citer la Table d'émeraude comme la parole d'un sage égyptien immémorial, c'est se tromper de mille cinq cents ans et de deux langues. La citer comme un texte arabo-hellénistique du haut Moyen Âge, dont on suit la transmission manuscrite, c'est dire ce qu'on sait.
La bibliothèque du fonds en porte la notice, avec son champ d'attribution rempli en conséquence : pseudépigraphe.