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Dossier

Les runes : comment un alphabet est devenu un jeu de tirage

Une écriture attestée sur des centaines d'inscriptions, trois poèmes tardifs, et une pratique divinatoire qui date des années 1980.

Traditions du monde 4 min de lecture

Les runes posent un problème de méthode exemplaire, parce que tout y est attesté — sauf ce qu'on en fait aujourd'hui. Il faut donc séparer trois couches, et les vingt-quatre fiches de ce fonds le font une à une.

Première couche : l'alphabet

Le Futhark ancien est un système d'écriture de vingt-quatre signes, employé du IIe au VIIIe siècle dans l'aire germanique. Il est attesté par plusieurs centaines d'inscriptions : fibules, pierres, armes, bractéates, peignes. Son ordre, qui n'est pas celui de l'alphabet latin, nous est donné par des abécédaires gravés — celui de la pierre de Kylver, à Gotland, vers 400, est le plus ancien connu.

C'est un fait épigraphique, solide, datable, et il n'est contesté par personne. Les inscriptions disent le plus souvent des choses simples : un nom de propriétaire, un nom de graveur, parfois une formule.

Deuxième couche : les noms

Chaque rune porte un nom. Mais ces noms ne nous sont transmis en série que par trois poèmes bien postérieurs : le poème runique anglo-saxon, du Xe siècle, qui décrit un autre alphabet, le futhorc ; et les poèmes norvégien et islandais, des XIIIe-XVe siècles.

Les noms du Futhark ancien sont donc des reconstructions linguistiques, marquées d'un astérisque par les philologues. La reconstruction est un travail rigoureux, mais elle reste une reconstruction — et les trois poèmes se contredisent sur plusieurs runes. La sixième est un ulcère chez les Scandinaves et une torche chez les Anglo-Saxons ; la deuxième est un aurochs ici, de la bruine là. Les manuels modernes choisissent, sans toujours signaler qu'ils choisissent.

Troisième couche : le tirage

Ici, l'attestation manque entièrement. Aucune source ancienne ne décrit quelqu'un tirant des runes gravées pour en lire un sens.

On cite toujours le même passage : Tacite, Germanie, chapitre 10. Il y décrit des Germains coupant une branche d'arbre fruitier, la taillant en baguettes, les marquant de « certains signes » et les jetant sur un drap blanc avant d'en relever trois. C'est un vrai témoignage de tirage au sort. Mais Tacite écrit vers 98, il ne nomme aucune rune, il ne décrit aucun alphabet, et il n'est jamais allé en Germanie. Les inscriptions runiques les plus anciennes lui sont à peu près contemporaines ou postérieures.

Ce que décrit Tacite est une cléromancie — un tirage au sort binaire, favorable ou défavorable — et non une lecture de vingt-quatre significations. Les deux pratiques n'ont pas la même structure.

Le système moderne, avec ses vingt-quatre pierres, ses positions, ses runes renversées et son manuel de correspondances, s'est constitué au XXe siècle. Sa diffusion massive date des années 1980, sur le modèle éditorial du tarot.

L'ombre

Une quatrième couche doit être nommée, parce qu'elle a fait des morts. L'ariosophie autrichienne, avec Guido von List à partir de 1908, invente un « Armanen Futharkh » de dix-huit runes, sans aucun fondement épigraphique, et le rattache à une doctrine raciale. Le régime nazi y puise : la sowilo doublée devient le sigle de la SS, l'algiz sert de rune de vie et de mort sur les stèles, l'odal et la tiwaz marquent des unités.

Ces signes sont vieux de mille cinq cents ans et cet usage a quatre-vingt-dix ans. Plusieurs pays en répriment pénalement certaines formes. Les fiches concernées de ce fonds le disent, parce qu'un répertoire qui décrirait ces runes sans le mentionner laisserait son lecteur sans défense.

Ce qui reste

Beaucoup. Une écriture réelle, lisible, que l'on peut apprendre. Des inscriptions qui parlent. Trois poèmes qui sont de vrais textes littéraires. Une histoire de la transmission et de la récupération qui est instructive d'un bout à l'autre. Il n'est pas nécessaire d'y ajouter une ancienneté qu'elles n'ont pas.