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Dossier

Le procès de sorcellerie : ce que disent vraiment les archives

Ni neuf millions de victimes, ni une invention de l'Église, ni une survivance païenne : les chiffres et les mécanismes établis.

Traditions du monde 3 min de lecture

Peu de sujets traînent autant d'idées fausses, et elles viennent de tous les bords. Voici ce que quarante ans de dépouillement d'archives judiciaires ont établi, et ce qui reste discuté.

Les chiffres

Le chiffre de neuf millions circule encore. Il provient d'une estimation allemande de la fin du XVIIIe siècle, reprise par le mouvement féministe américain des années 1970 puis par la littérature néopaïenne. Il n'a aucun fondement documentaire.

Les estimations actuelles, fondées sur les séries conservées et des extrapolations prudentes, situent le nombre d'exécutions en Europe entre quarante et soixante mille, pour environ cent mille procès, très majoritairement entre 1560 et 1660. C'est considérable, et c'est deux cents fois moins que le chiffre légendaire.

La chronologie surprend

Le pic ne se situe pas au Moyen Âge mais à l'époque moderne — le siècle de Descartes, de Galilée et de Shakespeare. Le Moyen Âge central était plutôt sceptique : le Canon Episcopi, texte canonique repris au Xe siècle, tient pour une illusion la croyance des femmes qui se disent transportées la nuit, et prescrit de les instruire, non de les brûler.

C'est donc un renversement qu'il faut expliquer, et non une survivance de l'obscurantisme. Les facteurs retenus : la construction théologique du pacte, qui fait passer la sorcellerie de la superstition à l'apostasie ; la généralisation de la procédure inquisitoire avec aveu sous torture ; l'imprimerie qui diffuse les manuels ; et les crises — refroidissement climatique, disettes, guerres de religion.

Qui accuse qui

Les archives montrent un mécanisme local et non une politique centrale. Les accusations naissent entre voisins, après une série de malheurs — bêtes mortes, lait tourné, enfant malade — et elles suivent des conflits antérieurs, souvent une aumône refusée. Alan Macfarlane l'a montré sur l'Essex : l'accusatrice est fréquemment celle qui a éconduit l'accusée et qui craint sa rancune.

Les femmes forment la majorité des accusées, mais la proportion varie énormément : plus de quatre-vingts pour cent dans certaines régions allemandes, majorité d'hommes en Islande, en Estonie et en Normandie. Une explication uniquement fondée sur la misogynie ne rend donc pas compte de tout, même si elle en explique beaucoup.

Ce qui reste ouvert

La raison pour laquelle les poursuites cessent est encore discutée. L'explication par le progrès des idées ne suffit pas : les juges qui arrêtent ne sont pas devenus incroyants, ils cessent d'accepter les preuves. Le doute vient de la procédure — de l'observation que la torture produit n'importe quel aveu — avant de venir de la philosophie. Le scepticisme judiciaire précède le scepticisme intellectuel.