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Dossier

L'onguent des sorcières : histoire d'une hypothèse

L'idée que le vol au sabbat s'explique par des alcaloïdes est séduisante, ancienne, et bien moins établie qu'on ne le répète.

Temple de Gaïa 2 min de lecture

L'hypothèse est connue : les sorcières s'enduisaient d'un onguent contenant belladone, jusquiame et mandragore ; les alcaloïdes tropaniques, absorbés par la peau, provoquaient délire, sensation de vol et hallucinations ; le sabbat était un voyage intérieur.

Elle explique beaucoup, elle réhabilite les accusées, elle a le charme d'une explication matérielle. Elle mérite pour cela d'être examinée sérieusement.

D'où vient-elle

Pas des accusées : des auteurs de la Renaissance. Giambattista della Porta, dans sa Magia naturalis de 1558, rapporte une recette d'onguent et une expérience. Johann Weyer fait de même en 1563. Or ces deux auteurs ont un but précis et déclaré : montrer que les femmes poursuivies n'allaient nulle part, qu'elles rêvaient, donc qu'elles ne devaient pas être brûlées.

L'hypothèse pharmacologique est donc, dès l'origine, un argument de défense. Cela ne la rend pas fausse — mais cela oblige à se demander si la recette a été observée ou construite pour les besoins de la démonstration.

Ce qui manque

Trois choses. D'abord, aucun onguent n'a jamais été analysé : il n'existe aucun échantillon archéologique. Ensuite, les recettes citées varient beaucoup d'un auteur à l'autre et se recopient entre eux, ce qui est le signe d'une tradition livresque plutôt que d'observations indépendantes. Enfin, les expérimentations modernes — quelques chercheurs du XXe siècle se sont enduits eux-mêmes — sont des anecdotes en nombre insuffisant, sans protocole, et menées par des gens qui savaient ce qu'ils espéraient ressentir.

Il faut ajouter que le récit du sabbat, tel que les procès le produisent, est largement le décalque des questions posées. Il n'a pas besoin d'une explication chimique là où la torture et un questionnaire suffisent.

Où l'on en est

L'état raisonnable du dossier est celui-ci. Les plantes existent, leur toxicité est réelle, leur absorption cutanée est possible en présence d'un corps gras, et des gens ont certainement utilisé des préparations de ce type — la pharmacopée ancienne les employait comme anesthésiques. Que ce soit là l'origine du sabbat européen est une tout autre affirmation, et elle n'est pas démontrée.

C'est un cas d'école, et c'est pourquoi ce dossier existe : une explication naturaliste n'est pas dispensée d'apporter ses preuves sous prétexte qu'elle est naturaliste.